LEGENDE, mot magique, évoque un récit populaire traditionnel,
une épopée fabuleuse ou le texte qui accompagne une image.
Etymologiquement (Légenda, ce qui doit être lu), la légende
invite aussi à l'apprentissage, à la découverte. Mais,
bouleversant l'étymologie, évoquons ligare, lier, et voyons d'abord
dans une légende ce qui crée les liens - liens tissés,
grâce à l'histoire racontée, entre conteur et lecteur, entre
mots et images, entre différents regards posés sur le monde.
LA LEGENDE DES ANGES
Pour les religions monothéistes comme dans les anciennes légendes,
l'Ange porte les messages.
Or nos sciences et nos techniques produisent cent métiers de communication,
autant de réseaux mondiaux, une ville sans limites, d'incessants
déplacements qui dessinent la carte d'un nouvel univers et induisent des
problèmes planétaires, portés sans cesse vers nous par mille
messagers.
Mais cette messagerie universelle s'accompagne d'indicibles injustices, d'une
misère croissante, de famines et de guerres, d'une révoltante
inégalité.
Voyons-nous, réalisée, partout, autour de nous, une nouvelle
Légende des Anges, avec échangeurs et annonceurs, réseaux et
passages, chutes et Démons, Puissances et Dominations, quête de
miséricorde... ?
Construisons-nous, sans la voir, une culture neuve qui convoque, ensemble, sciences,
droits et religions, c'est-à-dire notre raison, nos exigences de justice et
nos blessures d'amour ?
Professeur à l'Université de Paris-I et à Stanford University,
membre de l'Académie française, Michel Serres a publié de
nombreux travaux en histoire des sciences, notamment " le Système de Leibniz
et ses modèles mathématiques " (PUF, 1968) et " les Origines de la
Géométrie " (Flammarion, 1993), ainsi qu'en philosophie, comme la
série des " Hermès " (Minuit, 1969-1980), " Le Parasite " et
" Genèse " (Grasset, 1980, 1982), " le Contrat naturel " et " le Tiers-Instruit " (François Bourin, 1990 et 1991).
Editeur du " Corpus des oeuvres de philosophie en langue française "
(une centaine de volumes parus chez Fayard) et animateur des projets
d'université à distance, il dirige, avec Nayla Farouki, la collection
" Dominos ", chez Flammarion.
(A propos de la parution de ce livre en 1993, l'Hebdo avait interviewé
l'auteur de La légende des Anges).
«La société elle-même devient pédagogique »
Pour le philosophe Michel Serres, la pédagogie de demain devra abolir toutes les distances : spatiales, psychologiques, sociales... Tour d'horizon de la question à l'approche d'un nouveau millénaire.
Dans une société de communication, la place réservée à l'enseignement est-elle destinée à se transformer radicalement ?Je crois que nous pouvons déjà observer que la société
de communication est en train de se transformer sous nos yeux en société
pédagogique. Désormais la télévision est une école,
le journal est une école, la rue est une école. Autrefois, vous voyiez
les gens partir aux champs le matin. Puis vous les avez vu partir en bleu de travail
à l'usine. Maintenant, vous les voyez tous avec leur petite serviette partir
à l'école. Ils vont à des réunions ; ils vont parler,
s'entretenir, apprendre... J'ai de la peine à comprendre que, tous pays
confondus, on méprise encore l'enseignement alors que la société
elle-même devient pédagogique. Regardez les pays du tiers monde : plus
personne ne pense aujourd'hui que l'infrastructure c'est l'économie. Tout le
monde a enfin compris que c'est la formation scientifique, technique et culturelle
du pays. Ce n'est pas trop tôt. Voilà un siècle que Prométhée était le dieu devant lequel nous sacrifiions tout. Or, depuis déjà trente ans, je dis que notre dieu commun est Hermès, le dieu des messages. Enfin on commence à comprendre que Prométhée fait vraiment des ravages et que c'est une religion qui nous coûte cher.
Quelles seront les principales conséquences de cette mutation ?
Nous nous orientons de plus en plus vers une forme de société
où la formation sera continuelle jusqu'à l'âge de la retraite et
accompagnera ainsi le métier. Dès lors, la plupart des gens qui devront
être formés seront dans le travail et ne pourront pas se déplacer
dans des centres de distribution du savoir comme les universités. Il sera donc
nécessaire que le savoir aille à eux plutôt qu'eux au savoir. Et il
faudra probablement penser la transformation du corps enseignant en raison de ces
demandes-là. Cela implique que l'on utilise les systèmes techniques que
nous avons déjà à notre disposition. Ce sont des systèmes
extrêmement bien connectés qui vont du courrier ordinaire jusqu'au
courrier électronique, du fax jusqu'à la télévision
câblée. Or il se trouve que nous n'en consacrons presque aucun à
l'enseignement, ce qui est une contradiction étrange.
Cela suppose-t-il que les médias devront à l'avenir mieux assumer
leurs responsabilités pédagogiques ?
Cela demande effectivement une sorte d'examen commun à vous, hommes de
médias, et à nous, hommes d'enseignement, puisque vous êtes dans
la pédagogie autant que nous. Nous de droit, vous de fait. Vous savez que
lorsqu'un enfant passe la moitié de son temps devant l'instituteur et l'autre
moitié devant la télévision, il est à demi formé
par l'un et à demi formé par l'autre. Il faudrait que vous l'acceptiez
afin que l'on puisse faire asseoir, autour de la table, ceux qui tiennent les
réseaux et ceux qui connaissent l'extraordinaire poussée de cette
demande de formation.
Vous avez vous-même participé à un projet d'université
à distance. Quels en seraient les avantages ?
Vous faites allusion à un problème que j'ai étudié de façon très précise depuis déjà dix-huit mois et qui intéresse aussi bien des pays riches comme l'Angleterre ou le Canada que des pays pauvres comme l'Inde ou le Costa Rica. Quand je dis que le savoir doit aller vers l'utilisateur plutôt que l'utilisateur vers le savoir, c'est parce qu'il existe non seulement des distances spatiales, mais aussi financières, psychologiques, sociales, mille et une distances. Toute la question est de les combler. A certains égards, cette université télévisuelle peut être plus démocratique que l'université centralisée avec des investissements lourds, des gros bâtiments, de grosses bibliothèques. Ce sera plus léger, plus adapté, plus voltigeur. Pourquoi l'enseignement utiliserait-il toujours le lourd alors qu'on en est à la période du léger ?
A vous lire on a pourtant l'impression que le pire ennemi de la pédagogie
réside dans les institutions où elle est mise en oeuvre...
C'est vrai, les institutions sont à la fois des adjuvants et des obstacles.
Des adjuvants parce qu'elles rendent possible la transmission, et il n'y a pas de
pédagogie sans transmission. Mais il arrive aussi qu'en gelant la transmission
elles empêchent l'avancée et constituent donc des obstacles. Au fond,
je crois que tous les systèmes se valent et c'est pourquoi j'enseigne dans
plusieurs pays. Le problème, c'est moins les institutions que le dynamisme
dans lequel on les vit, ou ce à quoi on les fait travailler. Le véritable
problème, ce n'est pas les institutions ni les moyens, c'est la
finalité. Or en pédagogie, actuellement, nous n'avons pas de
finalité ; nous ne savons pas quoi faire parce que nous n'avons pas devant
les yeux la personne que nous voulons former. C'est la raison pour laquelle j'ai
écrit " Le Tiers instruit ". Mon idée était de décrire
un individu bien déterminé parce qu'on ne peut pas faire un traité
de pédagogie si l'on ne décrit pas la personne que l'on veut enseigner,
l'idéal que l'on veut former.
Pourquoi avoir choisi le personnage d'Arlequin pour représenter cet
idéal ?
Je me suis attaché à Arlequin parce qu'il possède un manteau
composite, entièrement formé de morceaux de tailles et de couleurs
diverses. C'est-à-dire qu'il a assimilé en soi beaucoup d'autres.
Tout apprentissage suppose une inclusion, un accueil, et je décris simplement
l'idéal de l'éducation comme l'ouverture à toutes les
altérités possibles. A un certain moment, je dis dans mon livre qu'il
est arrivé un miracle à Arlequin : il est devenu Pierrot.
C'est-à-dire qu'à force de mettre des morceaux de toutes les couleurs
sur son manteau il est devenu blanc. Parce que le blanc est un accueil complet de la
totalité des couleurs. C'est un universel qui ne s'oppose pas aux
singularités.
Plus précisément, comment tendre vers cet idéal ? Faut-il,
comme vous semblez le souhaiter, réduire l'importance accordée aux
démarches analytiques dans l'enseignement ?
Je ne condamne pas du tout la démarche analytique mais je regrette
simplement que l'on ne donne pas assez de place à l'inventivité.
On apprend aux gens à déplier, à ouvrir, à expliciter.
Oui, c'est très bien, mais ce n'est que de l'intelligence. Ce n'est qu'amener
de la lumière dans un pli qu'on ouvre. Au fond une oeuvre est un artichaut.
On sait en défaire les feuilles mais il est très difficile de prendre
ces feuilles et de fabriquer un artichaut. Rien n'est plus facile que d'ouvrir un pli
mais il est très difficile de faire des plis et, pli sur pli, de fabriquer un
organisme vivant. C'est ce que fait une femme dans son ventre quand elle est enceinte.
Il y a un tissu, il se plie, puis se replie, puis se replie... L'oeuvre c'est cela :
cet entassement d'informations l'une sur l'autre, accompli dans le noir et non dans
la lumière.
Vous souhaitez également que l'enseignement de demain réserve une
place plus importante aux sciences humaines par rapport aux sciences exactes.
Pourquoi ce changement est-il nécessaire ?
Le problème, c'est que le savoir ou la technique nous donnent une ma"trise :
nous ma"trisons une technique et, par elle, nous ma"trisons le monde. Or cette
ma"trise engendre les difficultés que vous connaissez. Désormais,
il n'y a plus de discipline scientifique qui ne soit dans la nécessité
de ma"triser sa propre ma"trise. Il est donc nécessaire d'ajouter à ce
processus scientifique et technique de ma"trise un autre processus qui soit
éthique dans certains cas, déontologique ou juridique dans d'autres.
Autrement dit, les humanités, le droit, la morale, la philosophie, etc.,
doivent nous permettre de devenir non pas les ma"tres du monde, ou les ma"tres et
possesseurs de la nature, mais les sages de notre ma"trise.
Quel est votre principal sujet d'inquiétude pour l'avenir ?
Je crois que les parents n'aiment plus leurs enfants (je parle pour les
Français mais tous les problèmes sont mondiaux et se ressemblent
cruellement depuis quelque temps). Ils préfèrent payer les gardiens
de prison plutôt que les instituteurs, et ils préfèrent promener leur
chien plutôt que leurs enfants. Je vois toujours les chiens caressés et les
enfants giflés. Voilà la cruelle réalité des faits : nous
ne faisons plus d'enfants et nous ne les aimons plus. C'est un drame de la
société occidentale. Au fond, il n'y a peut-être pas de plus
cruelle bête depuis le néolithique que l'homme occidental de quarante
ans qui a réussi...
Propos recueillis par Michel Audétat et Jean Chichizola