Point de vue

This Web is your Web

"Il existe un lieu où l'on peut s'installer, inventer le quotidien, s'intégrer a une communauté...
Au début des années soixante-dix, l'armée danoise avait abandonné un ensemble de vieilles casernes, très bien situées sur un grand terrain au centre de Copenhague. Avant que les autorités municipales aient décidé de l'opération immobilière la plus rentable pour l'endroit, quelque, dizaines de squatters s'y étaient installés, retapant des baraquements et plantant des potagers. Peu à peu, Christiania est devenu une sorte de communauté libertaire et pacifique, tolérée par les institutions qui hésitaient à briser le statu quo. Ayant eu l'occasion d'y séjourner à l'époque, je peux témoigner de l'esprit très particulier qui y régnait : un mélange de Commune de Paris, pour la remise en cause radicale des lois de la société "bourgeoise", et de cour des Miracles, du fait de la multitude de petits trafics qui s'y développaient sans contraintes. Pourtant, la liberté offerte par Christiania s'avérait fascinante. Si l'envie vous prenait de vous installer dans telle pièce inoccupée d'une caserne, voire de construire une baraque sur les bords de la rivière, personne ne vous posait de question, la seule règle étant de vivre en bonne intelligence avec ses voisins. À l'époque, cela m'avait paru incroyable qu'il existe un lieu où l'on puisse s'établir, inventer le quotidien, s'intégrer à une communauté sans avoir à brandir fiches de paye et titres de propriétés...

Cette liberté d'imaginer la vie, de créer le futur, nous en sommes terriblement privés. Dans notre vieille Europe, avant d'oser construire quelque chose, une maison, une entreprise, il faut se garantir vis-à-vis de dizaines de réglementations d'une lourdeur invraisemblable. Et il ne s'agit pas seulement du corset juridique, il semble que tout existe déjà depuis toujours. En clair, que vous souhaitiez devenir chauffeur de taxi ou monter un club de bridge, la place est généralement déjà prise et la seule option se limite à attendre qu'elle se libère... un jour. Quand on voyage, en particulier aux Êtats-Unis, on ressent très fortement cette différence de mentalité : là-bas, (presque) tout paraît possible, le futur reste ouvert. Par contraste, de retour en Europe, on sent le poids du passé, des habitudes de pensée...

Dans la plupart des secteurs d'activités, les situations sont acquises et les acteurs économiques semblent immuables. Cela n'est pas toujours vrai, naturellement : et l'on voit avec la création de l'euro - pour prendre l'exemple le plus spectaculaire - que le Vieux Monde sait encore chambouler ses traditions. La micro-informatique, domaine sans passé et sans références, a constitué, à ses débuts, un secteur ouvert et dynamique, mais aujourd'hui, les positions se sont figées, verrouillées par la puissance des nouvelles multinationales du logiciel.

Internet constitue désormais le nouveau secteur où soufffle encore un air frais, où des places restent à prendre. Dans cet univers en plein bouleversement, chacun peut encore s'installer avec une idée et un projet... un peu comme dans le Christiania d'il y a vingt ans. Pas encore de poids lourd pour prendre toute la place, pas d'autorisation à demander: on crée une page, pour y proposer une collection de boîtes d'allumettes ou une thèse sur la culture des champignons, avec le sentiment de prendre possession d'une partie du cyberespace. Le succès des pages personnelles (plusieurs dizaines de milliers, rien qu'en France) participe de cet état d'esprit. Elles constituent une façon de marquer son identité aux yeux de tous, de montrer que l'on existe. Mieux, elles contri buent à inventer les futurs usages du web, à définir ses multiples fonctions. Cela me rappelle cette vieille chanson des années quarante, chantée par le saint patron des folk singers américains, Woody Guthrie : This land is your land. L'ancêtre des hippies y proclamait que le monde appartient à tous, que chacun peut y trouver sa place. This Web is your Web: voilà le message qu'un folk singer moderne pourrait lancer aujourd'hui.

Jean Cassagne Photographe et journaliste. jean.cassagne@cge-ol.fr

160 SVMMac n'110 Octobre 1999

http://Svmmac.vnunet.fr