Cyber Manipulations, mode d'emploi



Grandes manoeuvres législatives, procès vedettes, cyber-attaques et Mafiaboy... L'actualité du Net a parfois des relents de coups tordus et de manipulations. pas toujours faciles à décrypter. Je vous propose donc
trois scénarios à l'usage des provocateurs de tous bords, cinéstars sur le retour, politiciens has-been ou organismes parapublics en mal de notoriété. Voulez-vous faire parler de vous grâce au Net, avec une bonne chance de coquettes retombées financières ? Suivez l'un de nos modes d'emploi...

1- Vous dirigez un organisme au nom ronflant de lutte contre le piratage, menacé de définitive ringardisation par la vogue du logiciel gratuit. Comment reprendre l'initiative dans les nouveaux médias ? Incluez la lutte contre le cyberterrorisme dans votre raison sociale. Poussez un jeunot boutonneux, rencontré dans un forum ou sur ICQ, à déclencher une attaque contre quelques annuaires mai protégés (il fera par la suite un coupable idéal). Diffusez dans l'heure qui suit une déclaration indignée sur "l'imprévoyance du gouvernement face au cybercrime organisé"et réclamez "les moyens qui éviteront à la Net-économie naissante de se retrouver broyée par les nouvelles formes de terrorisme électronique" Répandez-vous dans les rédactions, investissez les plateaux télé. Créez la Brigade de lutte contre l'e-délinquance (Bled) et nommez-en Bill Gates président d'honneur (le temps que Microsoft démente, vous aurez eu votre place dans les manchettes). Exigez des pouvoirs publics diverses subventions et réclamez aux principales start-up des cotisations conséquentes: vous voilà riche.

2- Vous êtes une starlette du showbiz un peu défraîchie, célèbre pour ses rondeurs pneumatiques mais en passe d'être oubliée par la presse s'people". Retrouvez dans vos archives quelques photos vous représentant en pleine gymnastique hygiénique avec le

petit ami de vos seize ans. Faites-les poster sur un site gratuit par un comparse opérant sur le serveur de l'université catholique du Liechtenstein. Fendez-vous d'un communiqué dans le style "femme blessée mais digne", qui évoque l'émotion douloureuse provoquée par la bassesse de ceux qui exploitent l'image d'une enfant innocente. Puis, collez un procès à l'hébergeur, en réclamant 10 millions de francs. N'oubliez pas, lors de votre conférence de presse (en lunettes noires, pour cacher vos yeux rougis par le chagrin), d'indiquer l'adresse d'un duplicata du site installé aux Bahamas, car le fournisseur français a évidemment fermé la page incriminée dès réception de la plainte. Comme ça, avec un peu de chance, vous pourrez intenter un autre procès aux journaux qui reprendront la photo!

3- Obscur député de la Basse-Garonne ou du Haut-Gers, votre notoriété médiatique est presque nulle. Déposez un projet de loi obligeant tout internaute, avant de diffuser une page personnelle, à s'enregistrer auprès d'une autorité officielle, sous peine d'amende, de prison ou pire. Cette loi est inapplicable, car il suffit de faire appel à un hébergeur installé dans un autre pays de l'Union européenne, voire du monde (sauf la Chine et la Corée du Nord). Et alors ? Cela dote la France, pays des droits de l'homme (?), de l'une des législations les plus policières (sauf la Chine et la Corée du Nord)... Que vous importe ? Vous passerez pour un homme d'ordre, ce qui n'est jamais mauvais d'un point vue électoral, et accessoirement, vous vous donnerez une image de modernité liée à votre compréhension des nouveaux médias.

Hélas 1 Si les deux premiers scénarios relèvent de la fiction, le dernier est directement lié à l'actualité la plus navrante. L'Assemblée nationale vient, en effet, d'adopter un texte imposant une déclaration préalable à toute création de site ou de page personnelle (lire un dossier concernant cette loi sur www.iris.sgdg.org/wactions/loicomm/index.html). On sait, depuis Bertillon, que le fichage reste une spécialité bien vue dans la culture de notre beau pays. Il n'existe pas de Speakers'corner (angle de Hyde Park où chaque Britannique peut délivrer anonymement son message au monde) au jardin des Tuileries... et nos représentants semblent décidés à empêcher tout équivalent sur le Net de voir le jour.

Jean Cassagne Photographe et journaliste

164 svmmac n* 118 Juin 2000http:'//Svmmacvnunet.fr