Le Monde diplomatique, octobre 96, pp 78-80 : MANIÈRE DE VOIR

 

Par EDUARDO GALEANO
Ecrivain et essayiste uruguayen, auteur, entre autres, des Veines ouvertes de l'Amérique latine, coll. « Terre humaine », Paris, 1990.

Vers une société de l'incommunication


Le monde n'a jamais été économiquement aussi inégalitaire.

Ni aussi égalisateur, en revanche, à l'égard des idées et des moeurs.

Une uniformisation obligatoire, hostile à la diversité culturelle de la planète. Le nivellement culturel ne peut même pas se mesurer.

Les médias de l'ère électronique, au service de l'incommunication humaine, sont en train d'imposer l'adoration unanime des valeurs de la société néolibérale.


JAMAIS la technologie des communications n'a été aussi perfectionnée; et cependant notre monde ressemble chaque jour davantage à un royaume de muets. La propriété des médias est de plus en plus concentrée en quelques mains; les médias dominants sont contrôlés par un petit nombre de puissants qui ont le pouvoir de s'adresser au plus grand nombre de citoyens à travers la planète. Jamais autant d'hommes n'ont été maintenus dans l'incommunication par un si petit groupe. Le nombre de ceux qui ont le droit d'écouter et de regarder ne cesse de croître, tandis que se réduit vertigineusement le nombre de ceux qui ont le privilège d'informer, de s'exprimer, de créer. La dictature de la parole unique et de l'image unique, bien plus dévastatrice que celle du parti unique, impose partout un même mode de vie, et décerne le titre de citoyen exemplaire à celui qui est consommateur docile, spectateur passif, fabriqué en série, à l'échelle planétaire, selon un modèle proposé par la télévision commerciale américaine.

L'exemple de la meilleure télévision publique européenne n'est point parvenu à s'internationaliser; en revanche, les quatre coins du globe, et l'Europe elle-même, ont été conquis par ce venimeux cocktail de sang, de Valium et de publicité qui caractérise la télévision privée des Etats-Unis.

Dans ce monde sans âme que les médias nous présentent comme le seul monde possible, les peuples ont été remplacés par les marchés; les citoyens par les consommateurs; les nations par les entreprises; les villes par les agglomérations; les relations humaines par les concurrences commerciales.

Jamais l'économie mondiale n'a été aussi peu démocratique, et jamais le monde n'a été plus scandaleusement injuste. Les inégalités ont doublé en trente ans, selon les chiffres des Nations unies et de la Banque mondiale. En 1960, la tranche la plus aisée (20 %) de l'humanité était trente fois plus riche que les 20 % les plus pauvres. En 1990, les premiers étaient soixante fois plus riches que les autres...

Et aux extrêmes des extrêmes, entre les plus riches des riches et les plus pauvres des pauvres, l'abîme est devenu infiniment plus profond. En faisant la somme des fortunes privées qu'évoquent, mois après mois, les pages porno-financières des magazines Forbes et Fortune on constate ceci : les cent personnes les plus riches ont une fortune supérieure à tout ce que possèdent un milliard et demi d'habitants de la planète réunis...

Cette inégalité abyssale est mesurée avec précision. En particulier par la Banque mondiale, qui, tout en s'acharnant à l'accentuer, reconnaît dans son dernier Rapport sur le développement dans le monde qu'elle s'aggrave dangereusement. Ce que confirme l'ONU dans son récent Rapport mondial sur le développement humain.

Ce monde de la fin du siècle, paradisiaque pour quelques-uns et infernal pour le plus grand nombre, est marqué au fer rouge par un double paradoxe. D'abord, l'économie mondiale a besoin d'un marché en expansion perpétuelle pour que les taux de profit ne s'effondrent pas. En même temps, elle a besoin, pour la même raison, de bras qui travaillent à vil prix dans les pays du Sud et de l'Est. Second paradoxe, corollaire du premier: le Nord dicte, de manière de plus en plus autoritaire, des ordres à ces pays du Sud et de l'Est afin qu'ils importent et consomment davantage, mais ce qui s'y multiplie, ce sont les mafias, la corruption et l'insécurité. Les néosociétés de consommation émettent des messages de mort.

La baguette magique des crédits, la dette extérieure qui gonfle jusqu'à l'explosion permettent de procurer de nouveaux produits inutiles à la minorité des consommateurs. La télévision se charge de transformer en besoins réels les demandes artificielles que le Nord invente sans cesse et qu'il répand avec succès sur l'ensemble de la planète. Ainsi, nous sommes tous invités à l'heure actuelle à prendre notre billet pour la croisière de la modernisation. Même si, dans les eaux glacées du marché, les naufragés sont plus nombreux que les plaisanciers.

Pour les millions de jeunes du Sud condamnés au chômage ou à des salaires de misère, la publicité ne stimule pas la demande mais la violence. Les médias leur répètent sans cesse: «Qui n'a rien, n'est rien. Qui n'a pas de voiture ou de chaussures de marque, n'existe pas, c'est un déchet. » Le culte de la consommation est ainsi imposé aux millions d'élèves de l'école du crime. Les villes explosent, et en leur sein, avec plus d'intensité, explose la délinquance. En s'emparant de choses qui permettent d'exister, chaque délinquant veut être l'égal de sa victime. La télévision propose un service complet : non seulement elle fait en sorte qu'on confonde qualité de vie et quantité d'objets, mais, de surcroît, elle offre quotidiennement des cours audio-visuels de violence, que les jeux vidéo complètent. Le crime est le spectacle le plus prisé du petit écran. «Frappe avant d'être frappé », conseillent les jouets électroniques. « Tu es seul, ne compte que sur toi. » Des voitures s'envolent, des gens éclatent : « Toi aussi tu peux tuer. » Le système qui régit le monde et qui s'appelle maintenant, pudiquement, économie de marché, s'enfonce de plus en plus dans l'impunité. Les médias dominants montrent l'actualité comme un spectacle fugace, étranger à la réalité, vide de mémoire; ils aident à creuser les inégalités. La pauvreté suscite encore de la peine, mais de moins en moins d'indignation; l'idée se répand que les pauvres sont le résultat du hasard ou le fruit de la fatalité. Il y a vingt ans, la pauvreté était perçue comme la conséquence de l'injustice. La gauche le disait, les centristes l'admettaient, et la droite elle-même ne le niait pas. Désormais, la pauvreté est « le juste châtiment que mérite l'inefficience », ou « une manifestation de l'ordre naturel des choses ». La pauvreté a été déconnectée de l'injustice; et la notion d'injustice elle-même, naguère une certitude universelle, s'est peu à peu estompée jusqu'à disparaître. Le code moral de cette fin de siècle ne condamne pas l'injustice, mais l'échec. M. Robert McNamara, l'un des responsables américains de la guerre du Vietnam, a publié un long repentir. Dans son livre, In Retrospect (1), il admet que cette guerre fut une erreur. Mais, dit-il, si cette guerre - qui causa la mort de trois millions de Vietnamiens et de cinquante-huit mille Américains- fut une erreur, c'est « parce que les Etats-Unis ne l'ont pas gagnée ». Le péché c'est la défaite, pas l'injustice. Selon M. McNamara, dès 1965, le gouvernement des Etats-Unis disposait de données massives démontrant l'impossibilité d'une victoire américaine; son erreur est d'avoir continué d'agir comme si le succès était possible. Que les forces américaines écrasent un peuple et détruisent un pays pour imposer un gouvernement militaire dont les gens ne voulaient pas ne semble pas poser de problème de conscience à M. McNamara. Avec le système de châtiments et de récompenses qui conçoit la vie comme une course effrénée entre quelques gagnants et beaucoup de perdants, la défaite est le seul péché sans rédemption.

Il y va de la violence comme de la pauvreté. Au Sud, là où habitent les perdants, la violence est rarement considérée comme le résultat de l'injustice. Elle est souvent montrée comme le fruit de la mauvaise conduite d'êtres de troisième catégorie habitant ce qu'on appelle le tiers-monde, condamnés à la violence parce que c'est dans leur nature. La violence, comme la pauvreté, est dans l'ordre naturel des choses, dans l'ordre biologique, voire zoologique, d'un sous-monde qui est ainsi parce qu'il l'a toujours été et le sera éternellement.

Au moment même où M. McNamara publiait son livre, un scandale éclatait et bouleversait l'opinion publique américaine et internationale. Un colonel de l'armée du Guatemala, par ailleurs agent de la CIA, fut accusé d'avoir assassiné un ressortissant des Etats-Unis et d'avoir torturé et tué le mari d'une citoyenne américaine. Les médias, qui diffusèrent beaucoup d'informations sur cette affaire, n'ont pas souligné le fait que la CIA finance des assassinats et culbute des gouvernements au Guatemala depuis 1954, quand, avec l'accord du président Dwight Eisenhower, elle organisa le coup d'Etat qui renversa le gouvernement démocratique de Jacobo Arbenz.

Le président William Clinton a ordonné une enquête officielle sur le rôle de la CIA dans ce double meurtre, mais il n'a demandé aucune enquête sur la responsabilité de la CIA et d'autres officines américaines dans le massacre systématique de quelque cent mille Guatémaltèques, la plupart indigènes, au cours des dernières années. Rarement dénoncé par les grands médias de masse, le bain de sang au Guatemala est enfin parvenu à la «une » de l'actualité aux Etats-Unis. Cela a servi la cause des droits de l'homme, et a rappelé, en passant, la discrimination raciste qui domine la désinformation mondiale.

Dans le même sens, ce n'est certainement pas un hasard si l'assassinat d'Orlando Letelier a entraîné, au Chili, la condamnation de deux officiers proches du général Augusto Pinochet. Letelier fut assassiné, avec sa secrétaire américaine, à Washington, c'est-à-dire au centre du centre du monde. Ce meurtre émut les milieux politiques et médiatiques des Etats-Unis et devint, de ce fait, une affaire internationale. Cette dimension a de toute évidence permis de faire condamner les assassins. On peut se demander s'ils l'auraient été si Letelier avait été tué, comme ce fut le cas du général chilien Carlos Prats et de sa femme, à Buenos Aires...

Voitures imbattables, savons prodigieux, parfums excitants, analgésiques magiques : à travers le petit écran, le marché hypnotise le citoyen-consommateur. Mais parfois, entre spot et spot, la télévision place quelques images de faim et de guerre. Ces horreurs, ces fatalités arrivent d'un autre monde, de l'enfer, et ne font que souligner le caractère paradisiaque de la société de consommation.

Souvent, les images infernales viennent d'Afrique. La faim africaine s'exhibe comme une catastrophe naturelle, et les guerres africaines ne voient s'affronter que des « tribus ». Ce sont des histoires de Noirs. Les images de faim oublient de rappeler le saccage colonial. Elles mentionnent rarement la responsabilité des puissances occidentales qui saignèrent le continent par le biais de la traite d'esclaves et par l'obligation de la monoculture, et qui poursuivent l'hémorragie en payant des salaires de misère et des prix vils.

Même chose pour les images des guerres. Silence aussi sur l'héritage colonial ; identique impunité pour les inventeurs des frontières fausses qui ont déchiré l'Afrique en plus de cinquante morceaux. Et pour les trafiquants de mort du Nord, vendeurs d'armes qui attisent les guerres du Sud.

Les maîtres de l'information, à l'ère de l'informatique, nomment communication le monologue du pouvoir. L'universelle liberté d'expression consiste à faire en sorte que la périphérie du monde obéisse aux ordres émis par le centre, sans avoir le droit de refuser les valeurs que celui-ci impose. La clientèle des industries culturelles est sans frontières ; c'est un supermarché de dimension mondiale où le contrôle social s'exerce à l'échelle planétaire.

Tel est le miroir trompeur qui apprend aux enfants latino-américains à se regarder avec les yeux de ceux qui les méprisent, et les conditionne à accepter comme destin une réalité qui les humilie. L'offensive avilissante de l'incommuni cation nous oblige à mesurer l'importance du défi culturel. Plus que jamais, il faut y faire face quand les médias, en cette fin de siècle, voudraient nous persuader d'abandonner l'espérance comme on abandonne un cheval épuisé.

 

(1) Robert McNamara, In Retrospect: The Tragedy and Lessons of Ketnam, Times Books, New York 1995. Lire le compte rendu dans Le Monde diplomatique, mai 1995