Pour la prochaine réunion du club internet,

Sous la rubrique WEB-Think, nous proposons de réfléchir

à partir de l'article suivant trouvé en page 98 de la revue Planète Internet Septembre 1997


Sciences et fictions


Christian Huitema

L'Internet sait sécréter ses propres contrepoisons

Faut-il croire tout ce qu'on lit sur le réseau ? Certainement pas. Il y a un mois, des amis m'ont par exemple transmis une copie d'un discours prononcé par Kurt Vonnegut lors d'une cérémonie de remises de diplômes au MIT. Deux jours après, les mêmes me transmettaient un petit correctif. Le discours était certes amusant et provocateur, mais Kurt Vonnegut ne l'avait pas écrit. Il n'avait d'ailleurs pas prononcé de discours à la remise des prix du MIT, dont l'invité d'honneur était le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. Bref, l'erreur complète. Or, avant de voir arriver le démenti, on estime que le discours en question a été copié et retransmis, d'email en courriel, à 15 millions d'internautes. Il y a des moments où la réalité dépasse la science-fiction...

Ce petit incident illustre à la fois les travers et les qualités de l'internet. D'une part, le texte de Mary Schmich, «mettez de la crème solaire» a eu une distribution bien plus vaste que le lectorat du Chicago Tribune, ce qui montre bien la supériorité de l'internet sur la presse écrite. D'autre part, on a là un bel exemple de désinformation, la propagation d'une fausse nouvelle à des millions d'exemplaires, ce qui illustre bien la difficulté de séparer sur le réseau le vrai du faux. Comment utiliser l'internet dans les écoles si on y trouve aussi bien faits que fables, information que désinformation. Comment, en lisant un texte sur le réseau, peut-on en vérifier la véracité ?

La réponse classique est qu'il n'y a pas de différence entre l'internet et d'autres sources d'information, comme la presse ou la télévision, qu'il s'agit juste d'une question d'expérience. Nous savons faire la différence entre les ouvrages de Kurt Vonnegut et les publications de l'Académie des sciences. Nous avons appris à nous méfier des brèves spectaculaires de certains journaux populaires, surtout quand ils ne publient pas la date, le lieu ou le nom des personnes mises en cause. Nous devrions juste faire acquérir les mêmes réflexes sur le réseau. Mais ce n'est pas si simple.

Revenons au discours attribué à Kurt Vonnegut. Je l'ai reçu d'un ancien du MIT, dont je pensais qu'il l'avait obtenu par une association d'anciens élèves. Une source qui paraissait donc raisonnablement sûre... mais que j'aurais quand même dû vérifier.

Tout cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas sur le réseau d'informations vérifiables. Les articles mis en ligne par Le Monde, Libération ou Planète Internet ont bien sûr la même qualité que s'ils avaient été imprimés. De nombreux congrès scientifiques publient leurs actes en ligne. Je viens personnellement d'organiser la pré-publication, avant la conférence même, des communications acceptées pour le congrès ACM-Sigcomm qui se tient à Cannes du 14 au 18 septembre. C'est un exemple de publication électronique contrôlée par un comité de lecture très sélectif, dont le niveau est garanti par une association scientifique, l'ACM. Le problème, c'est que ce type de publication vérifiée est minoritaire.

D'ailleurs, si on ne s'autorisait à croire que les informations déjà publiées dans la presse écrite, aurait-on besoin de l'internet ?

Beaucoup pensent que la solution réside dans une forme intermédiaire de contrôle. Quand on leur soumet une question, les outils de recherche actuels fournissent rapidement une liste de pages pertinentes, mais ne portent que très rarement des jugements sur la fiabilité de ces pages. Par contre, dans plusieurs disciplines, des chercheurs et des professeurs ont déjà organisé des index et des thésaurus, qui permettent de se faire assez vite une opinion sur les équipes les plus actives, et donc d'aller au-delà des publications «formelles» sans courir un risque trop grand de prendre des vessies pour des lanternes. Encore faut-il s'initier à ladite discipline.

Mais, en fait, l'incident « de la crème solaire » montre que l'internet sait sécréter ses propres contrepoisons. Le démenti a suivi de peu le message initial, parce que plusieurs des 15 millions de « victimes. étaient aussi des lecteurs du Chicago Tribune. En cas de doute, on peut toujours poser des questions. Un dialogue soutenu permet de lever bien des doutes, comme pourraient en témoigner plusieurs couples qui se sont rencontrés par l'internet.

C. H. huitema@bellcore.com

 

Pour une explication de l'origine de la rumeur :
http://urbanlegends.miningco.com/library/weekly/aa081097.htm

Pour l'article de Mary Schmich dans "The Chicago Tribune" :
http://www.chicago.tribune.com/news/current/schmich0601.htm

Pour le vrai discours d'ouverture du MIT (par Koffi Annan):
http://web.mit.edu/newsoffice/nr/97/annansp.html

Pour une fiche d'évaluation de l'incident Vonnegut/MIT :
http://snopes.simplenet.com/spoons/noose/vonnegut.htm