Résistant Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, l'essayiste Paul Virilio est un réfractaire non pas aux techniques qui le passionnent, mais l'aveuglement qui les entoure.

«Au bout de l'anarchie, la tyrannie»

Comment réagissez-vous à la fusion AOL-Time Warner?

En termes de capitalisation, cette fusion représente quatre fois Boeing. C'est fabuleux.

Le capitalisme des transmissions est en train de l'emporter sur le capitalisme des transports, y compris des transports supersoniques. Le XXIe siècle commence donc par un déplacement du capital. Ce n'est pas rien.

Vous sentez-vous conforté dans votre pessimisme?

Bien sûr. Chaque fois qu'on nous fait le coup de l'anarchie, ça finit par la tyrannie. Quand Bill Gates a lancé Windows 95, les journaux du monde entier, y compris les plus «libertariens», disaient: c'est génial, c'est le cerveau mondial, tout le monde va pouvoir communiquer, c'est la nouvelle démocratie. En réalité, ce sont les autoroutes de l'information qui se mettent aujourd'hui en place, un mix entre télévision, ordinateur et téléphone, sans parler du cinéma et de l'édition. Et ce mix n'a plus rien à voir avec le caractère libertaire d'Internet, tel qu'on l'a vanté à travers la promotion et la propagande de ce nouveau media.

Avez-vous cru un moment à ce caractère libertaire?

Non, jamais. Parce que j'ai connu l'épisode des radios libres. Et j'ai vu que c'était pareil. J'ai même participé au lancement avec Félix Guattari de Radio Tomate, une aventure qui s'est abîmée dans NRJ et les grands médias. Anarchietyrannie, c'est une vieille histoire. Rappelez-vous le poste à galène. On disait qu'il allait réunir tous les marins du monde et il a fini dans les mains des grandes compagnies.

Telle que vous l'énoncez, votre vieille histoire apparaît presque comme une fatalité historique.

J'ai envie de dire que c'est une fatalité pour le passé, non pour l'avenir. Le développement du capitalisme a été possible parce que le monde était encore ouvert. On ne connaissait pas l'interactivité instantanée, ni les téléopérations, je pense en particulier à l'interconnexion des Bourses, technologies nouvelles qui créent un effet de champ, un effet de résonance systémique, comme si l'on se heurtait à un mur.

Il y a donc limite à l'expansion?

Cette limite, c'est la clôture du monde sur lui-même. La mise en œuvre de la vitesse de la lumière dans tous les domaines, mais surtout dans le domaine économique, est une fin du monde. Ne prenez pas cette expression au sens apocalyptique. Elle signifie seulement que tous les effets de ce que l'on a déclenché reviennent instantanément. Ce feed-back explique les possibilités de krach général et immédiat, de bug, d'accident intégral. Le monde est fini, mais en même temps il est devenu trop petit pour les tyrans. L'effet feedback leur reviendra, à la manière d'un krach, pas à la manière d'une révolution. On n'attend plus aujourd'hui la révolution on, on attend l'accident, l'accident majeur, qui ressemble beaucoup au krach, à cela près qu'il ne se réduira pas à un effondrement des valeurs boursières, mais s'étendra aux valeurs dans le sens historique du terme, politiques et culturelles.

N'exagérez-vous pas un peu?

Le propre de la mondialisation, c'est d'être mégalomaniaque. La folie des grandeurs est une pathologie: «J'ai été tout , et tout n'est rien», disait Marc Aurèle. La voilà, la grande phrase de la mondialisation. Bill Gates s'y est déjà confronté, puisqu'on veut faire éclater son monopole. Donc, il serait temps d'entendre le stoïque Marc Aurèle, empereur du monde de son époque, du petit monde romain de la Méditerranée.. Aujourd'hui, on nous dit: la mondialisation, youppie, c'est merveilleux. Mais la mondialisation, c'est la fin du monde, la clôture du monde. Tous les effets mégalomaniaques, économiques, politiques, tyranniques reviennent plus ou moins rapidement sur leurs auteurs. C'est peut-être l'une des raisons de l'intérêt soulevé aujourd'hui pour la justice internationale.

Dans le mariage Internet, qui l'emporte sur qui?

Ce n'est pas l'espèce d'encyclopédisme d'Internet à l'usage des étudiants et des chercheurs qui va faire la puissance globale d'AOL-Time Warner, c'est l'image, le monopole de l'image, ce que j'appelle « la grande optique», la possibilité de donner à voir en un temps où la mondialisation va de pair avec la virtualisation. Le règne de l'image va redémarrer, pas celui des grandes chaînes TV nationales et généralistes qui ont déjà perdu le combat, mais celui de la nouvelle télévision, de la télévision planétaire, de la grande optique, dont les militaires américains ont déjà quelque part le projet à travers ce qu'on a vu au Kosovo ou pendant la guerre du Golfe.

Vous avez écrit que l'interactivité était à l'information ce que la radioactivité était à la bombe atomique. Pouvez-vous préciser?

Dans l'histoire, il y a eu trois systèmes d'armes. D'abord, les armes d'obstruction, comme les montagnes et les châteaux forts. Il a fallu inventer les premières bombardes, la première artillerie pour que l'on passe de la guerre de siège a une guerre de mouvement. On avait besoin d'armes de destruction, actionnées par l'énergie, pour percer les remparts et les bouchers. La guerre de mouvement se développera jusqu'au. «Blitzkrieg», jusqu'aux chars d'assaut et aux bombardiers. Avec la bombe atomique, les armes de destruction atteindront leur apogée. Mais à partir du moment où l'on a fabriqué cette arme absolue, il a fallu inventer une dissuasion, faute de quoi c'était le monde lui-même qui était mis en péril. Dissuader, c'est informer, faire de la propagande, faire peur et en même temps contrôler, surveiller. La bombe informatique est née de la bombe atomique et de la nécessité de la dissuasion. Aujourd'hui la dissuasion par la bombe atomique est prise à contre-pied par la fin de la politique des blocs, mais la bombe informatique est supérieure à la bombe atomique. C'est elle qui peut empêcher la bombe atomique d'exploser en Inde ou ailleurs, grâce à un contrôle orwellien du monde, mais en même temps elle renferme ses propres risques, son risque d'explosion, d'accident intégral, dont le bug a été une préfiguration. Même s'il a été évité, il montre que nous sommes sous la menace d'un accident cybernétique intégral. Donc, l'idée d'une dissuasion informatique est à l'ordre du jour Il faut parer la menace de ce que les Américains appellent un Pearl Harbor électronique ou un Tchernobyl informatique.

Contrôle orwellien, dites-vous, mais Big Brother n'est pas encore là...

Dieu merci, non. Pour le moment, les promoteurs de la fusion AOL-Time Warner espèrent simplement profiter au maximum de la cybernétique, jusqu'au jour où, comme d'habitude, ça pétera, et ce seront les bénévoles qui nettoieront les plages, c'est-à-dire les réseaux. Moi, le prends le parti de Marc Aurèle, l'empereur qui recherche la sagesse, contre Bill Gares le Roi-Soleil et les astres d'AOL. Il y a une gaminerie et une infantilisation chez Bill Gares qui m'ont toujours inquiété.

Vous parlez volontiers de l'infantilisme de la modernité.

Voyez ce projet lancé par Swatch sur internet, Swatch Beat, une montre qui ne fonctionne plus sur la rotation de la Terre, sur les heures et les secondes, mais sur un décompte numérique. Une heure mondiale, une heure imposée, qui dépasse la géographie, l'alternance diurne-nocturne, les fuseaux horaires. Le maître des horloges est le maître du monde, ce n'est pas moi qui le dis, là encore, c'est une vieille histoire. Autre projet inquiétant, celui d'un super-espéranto pour faciliter les communications sur Internet, une sorte de « nov langue », qui dépasserait tous les idiomes, y compris l'anglais. Si ce n'est pas de la tyrannie, je me demande comment cela s'appelle. Le temps unique, la langue unique et on voudrait nous dire que c'est le progrès. Le progrès de quoi? De la mégalomanie.

Mais comment résister?

Que vous avanciez dans la plaine ou que vous reculiez, que vous fassiez des écarts à droite et à gauche, cela ne change rien a votre vie. Mais si vous êtes au bord d'une falaise, vous devez reculer pour être sauvé. Là où est le danger est aussi le salut. Donc, l'espoir existe. J'ai de l'espoir, mais je n'aime pas qu'on me la fasse, le n'aime pas qu'on me bluffe. Enfant pendant la guerre, j'ai vécu ce paradoxe d'être entouré d'ennemis qui ne me faisaient pas de mal parce que je n'étais pas juif, et de libérateurs qui auraient pu me tuer avec leurs bombardements. J'ai compris ainsi très vite la perversion de ce qui a l'air sans problèmes. La vie quotidienne, c'était la menace absolue, la menace de collaboration, le mensonge total. Et la vérité arrivait sous forme de bombes qui allaient nous délivrer. Avec mon père, un homme de gauche, il était même communiste, nous espérions cette délivrance à travers la mort. Et nous n'attendions rien de bon de la collaboration, c'est-à-dire de la propagande. je n'ai pas oublié, je n'oublierai jamais. Le grand bluff de la propagande, le sens quand il commence. Ce n'est pas Internet qui me gêne, c'est sa promotion, ce ne sont pas les nouvelles technologies qui m'embêtent, c'est la publicité universelle dont elles sont l'occasion. Pour la première fois dans l'histoire, on peut mettre une affiche aux quatre coins du monde. Tout le monde croit que c'est magnifique, pas moi. Désolé.

PROPOS RECUEILLIS PAR PIERREANDRÉ STAUFFER

Derniers titres parus: Paul Virilio. «Stratégie de la déception», «La bombe informatique». Galilée.

L'HEBDO 20 janvier 2000