Société informatisée et culture

 

 

En cette fin de siècle, le débat sur la notion de culture vient soulever quelques remous dans le landerneau pédagogique, remous souvent fugaces tant les préoccupations touchant aux finalités de l'enseignement et aux valeurs mises en jeu paraissent le plus souvent passer loin derrière les débats sur les budgets, le contenu des programmes, les évaluations, les sélections, etc. La réflexion sur la culture est renvoyée aux philosophes ou aux sociologues et le débat sur ce que pourrait être "l'honnête homme" du XXIe siècle, dans une société qui ne trouve plus ses marques et qui ne s'autorise plus une approche volontariste ou normative, n'appartient guère aux préoccupations des partenaires du système éducatif.

Certains signes, pourtant, montrent que le besoin de préciser la notion de culture et le rôle de celle-ci dans le terrain scolaire trouve un regain d'intérêt. C'est, par exemple, le constat que l'absence d'éducation religieuse dans de nombreuses familles empêchent l'école de s'appuyer sur un bagage de tradition judéo-chrétienne sans lesquelles la littérature, les arts plastiques, la musique, pour ne citer qu'eux, perdent une partie de leur signification. C'est aussi la recherche difficile d'un consensus pour rénover l'ordonnance sur les examens de maturité. C'est encore, sur un tout autre terrain, l'observation de plus en plus fréquente de chefs d'entreprises qui estiment que la qualité de la culture générale prime l'acquisition de connaissances étroites quand il s'agit de qualification professionnelle. Après des années de spécialisation de plus en plus pointue, en accord avec le taylorisme et sa division du travail à l'extrême, on revient à des approches de la connaissance plus larges. Avoir la faculté de situer sa propre spécialité dans l'espace technologique, culturel et social qui nous environne offre une compétence aujourd'hui hautement reconnue dans de nombreux milieux économiques. La capacité de mise en perspective, de prise de conscience des effets secondaires de certaines décisions, d'approche systémique des problèmes, serait de nos jours ce qui semble manquer le plus.

Un autre sujet de réflexion encore, qui suscite beaucoup d'inquiétude, touche au rapport au travail. En Suisse tout particulièrement, hommes et femmes vivent et se sentent reconnus au travers de leur emploi. La perte de celui-ci n'est pas seulement ressentie comme source de difficultés matérielles, mais bien plus encore comme une perte d'identité personnelle. Je n'ai plus de travail, donc je ne suis plus rien. Or, nous voyons bien, dans le contexte actuel, que sans une transformation très profonde de la société, il n'y aura désormais plus de travail pour tous. En fait, lorsqu'on invente des machines, on supprime des coûts; puis on crée des machines à fabriquer et à entretenir ces machines pour réduire d'autres coûts; enfin on crée des dispositifs qui suppriment la nécessité d'une présence humaine pour mettre en fonction ces machines. Et l'on s'étonne qu'une partie non négligeable de la population ne trouve pas sa place dans ce système! Comme il faut un bouc émissaire, on a vite fait, dans certains milieux, de rendre les femmes qui travaillent ou les étrangers responsables des difficultés, ou encore d'évoquer avec nostalgie une société patriarcale et rurale à l'ancienne dans laquelle le retour à l'archaïsme tiendrait lieu de projet de société. Par ailleurs, le libéralisme économique qui a marqué les dernières années, avec l'émergence de la notion d'exclusion qui l'accompagne, montre déjà des signes d'essoufflement, tant il est incompatible avec l'existence même d'une société démocratique qui reconnaît chacun des siens, forts ou faibles, comme des personnes à part entière.

Aujourd'hui, face à la montée inquiétante d'un chômage qui, de conjoncturel, devient endémique, face à une incertitude de plus en plus vive quant à la nature des métiers de demain, les milieux de l'éducation et de la formation prennent peu à peu conscience du fait que l'on ne saurait plus préparer un jeune pour un métier spécifique qu'il n'aura guère la possibilité de pratiquer au terme de son apprentissage ou de sa formation, mais qu'il devient primordial de contribuer à la préparation de femmes et d'hommes polyvalents, susceptibles de s'adapter à des situations fort diverses et de changer plusieurs fois de métier au cours de leur carrière professionnelle. Dans ce nouveau contexte, la notion de culture reprend toute sa place. Mais encore faudrait-il préciser de quelle culture il s'agit.

Un autre aspect du problème, dont on n'a probablement pas encore pris entièrement conscience, réside dans le fait qu'une société de plus en plus cosmopolite et multiculturelle ne sécrète plus autant de normes que naguère. Le poids de l'environnement social sur les pratiques quotidiennes tend à se réduire. Dégagé des rituels sociaux, l'individu est libre de faire ce qui lui plaît, de se vêtir comme il l'entend, d'inventer sa conduite. Mais, de ce fait même, il est condamné à forger ses propres normes. Lorsque les contraintes sont imposées par les autres, la possibilité de les transgresser constitue à la fois un vertige et une interdiction. L'individu se situe et se construit par rapport à la norme définie par autrui. Mais quand la liberté devient quasi-totale, il est conduit à inventer sa propre identité et paie le prix de cette liberté par l'obligation d'exercer sa responsabilité.

Les quelques développements qui précèdent, loin d'être exhaustifs, fournissent des éléments d'un décor que l'on ne saurait négliger pour inviter les jeunes à participer au théâtre de la culture. Reste à déterminer le contenu des textes et à distribuer les rôles.

Comment définir le savoir dans une société de communication?

Le mot "savoir" recouvre toutes sortes de choses. Nous l'utiliserons ici au dans son sens le plus large, comme élément englobant de notions différentes telles que: disposer d'informations, organiser les informations, utiliser les informations disponibles, rechercher celles qui manquent, appliquer son intelligence sur ces informations afin de les hiérarchiser, de les analyser, de les synthétiser, d'en estimer la validité, de les situer dans un espace de pensée éthique et déontologique.

Le siècle qui s'achève aura été celui de la division du travail, de la spécialisation à outrance, de la parcellisation du savoir. Ce qui semble aujourd'hui manquer le plus, c'est la capacité de retrouver une vision globale de la nature des phénomènes scientifiques, politiques, sociaux et culturels, ainsi que la faculté d'approcher ces phénomènes dans toute leur complexité et dans toutes leurs interactions. L'"honnête homme" du XXIe siècle sera confronté plus que jamais aux nécessités d'une pensée complexe, alimentée en temps réel par une masse jusqu'ici inconnue d'informations de toutes natures.

Le siècle qui s'achève aura aussi été celui du confort et du conformisme, dans lequel on aura suivi les modes vestimentaires, alimentaires, sportives, mais aussi idéologiques et politiques avec une rare absence de réflexion personnelle. L'homme du XXIe siècle, libéré du carcan du regard des autres, mais en même temps obligé d'assumer cette liberté, ne pourra plus s'en sortir en cherchant de manière permanente un bouc émissaire pour justifier ses propres difficultés. Vivre dans le changement, c'est accepter de décider, de prendre des risques; c'est aussi croire en son propre avenir, donc se prendre en charge personnellement; c'est encore retrouver un certain goût pour l'optimisme envers l'homme, qualité terriblement absente dans le malthusianisme qui marque une grande partie du discours actuel.

La culture de demain n'est pas dans la spécialisation à outrance. Elle n'est pas non plus dans le retour à un classicisme humaniste nostalgique. La culture de demain, alimentée par les autoroutes de l'information qui démocratiseront l'accès aux connaissances, tiendra essentiellement dans l'aptitude à établir des relations entre ces connaissances et de savoir les organiser en un tout cohérent. La culture de demain sera la capacité de comprendre l'autre dans sa différence, de conserver ses propres racines tout en ayant pleinement conscience des interdépendances entre les humains de toutes ethnies; la culture de demain sera celle qui, favorisant l'émergence d'une véritable conscience de l'interdépendance des phénomènes sociaux, économiques et écologiques, fournira les éléments de réflexion utiles pour considérer la pertinence des connaissances à disposition face à la recherche de clés pour résoudre les problèmes individuels et collectifs.

Quel rôle pour le système éducatif?

La plus grande partie du savoir que se construit un individu, passait naguère par la médiation d'un autre individu: les parents, les enseignants, les ecclésiastiques, enseignaient et/ou endoctrinaient enfants et adolescents. La télévision a provoqué une première brèche dans cet édifice. Certes, elle peut être tout autant le véhicule d'un endoctrinement mais son approche kaléidoscopique des événements, et surtout le fait que, le plus souvent, l'individu absorbe des images et des informations sans que quelqu'un d'autre lui précise ce qui est juste, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, n'ont pas peu transformé l'accès aux connaissances. Preuve en soi la rivalité aiguë qui perdure entre l'école et les médias, accusés de donner l'illusion de la connaissance, de produire un savoir en miettes, de fabriquer une culture morcelée, mosaïque, où le phénomène particulier prend la plus large place au détriment des idées générales et synthétiques.

Non seulement l'école et la télévision se perçoivent comme concurrentes (l'échec scolaire serait dû pour une bonne part à une fréquentation excessive du petit écran), mais la culture télévisuelle serait vouée à la consommation, au conformisme, à la médiocrité. Une fois de plus, la stratégie du bouc émissaire fonctionne en plein: si les adolescents manifestent des comportements déviants, l'école et la famille se dédouanent en invoquant l'influence néfaste des médias.

Les nouvelles technologies de l'information ne manqueront pas d'exacerber le conflit sur plusieurs plans. En premier lieu, nous ne percevons par encore bien quels seront les effets d'une interactivité généralisée. Quand les gens pourront choisir leurs programmes, est-on certain que l'audimat privilégiera encore les émissions les plus faibles? Mais il y a plus. La flexibilité et la disponibilité des nouvelles technologies ne manqueront pas de susciter un développement considérable des logiciels éducatifs; il en existe déjà de nombreux et l'extension du marché potentiel est énorme. D'ici qu'un élève avance qu'il n'a pas le temps d'aller à l'école parce qu'il doit apprendre, il n'y a qu'un pas. Dans nos systèmes éducatifs, la part des apprentissages proprement dits est déjà congrue. Un élève y passe bien plus de temps à restituer ce qu'il a appris, à faire la preuve de ce qu'il sait, qu'à acquérir es connaissances et des compétences nouvelles. Les apprentissages interactifs, quoi qu'en disent leurs détracteurs, peuvent se révéler d'une redoutable efficacité.

Il faudra donc que les systèmes traditionnels d'éducation, les écoles, fassent la preuve de leur capacité à apporter un plus, une dimension supérieure, qui pourrait précisément être essentiellement située dans le domaine de la prise en compte des complexités, dans l'établissement de relations entre des phénomènes a priori distants ou dissemblables, dans l'exercice de la synthèse, dans la réflexion sur les idéologies et les systèmes de valeur. Beau défi à relever par le monde des enseignants: quelles seront compétences à mettre en oeuvre pour être capable non pas de dispenser un savoir limité soigneusement découpé en chapitres étroits, mais de dominer de vastes champs de connaissances pour les situer dans une perspective multidisciplinaire?

Apprendre non pas l'informatique, mais l'usage de l'informatique.

Depuis l'introduction de l'informatique dans les écoles, au cours des années quatre-vingts, les conceptions relatives aux nouvelles technologies de l'information ont très largement évolué. Fille de la logique, étroitement liée aux mathématiques dans sa phase initiale, l'informatique est d'abord apparue comme une branche particulière des mathématiques appliquées. Son introduction dans l'enseignement secondaire s'est inscrite dans cette perspective et l'approche de la programmation a constitué l'objectif principal des premiers enseignements. Il n'est donc pas étonnant que l'on ait confié l'informatique principalement aux professeurs de mathématique et de physique.

Aujourd'hui, en raison de l'évolution de la technologie, ces liens se distendent. Il faudra certes toujours des spécialistes en informatique, mais l'usager courant considère de plus en plus l'ordinateur comme un outil quotidien, à la fois prolongement sophistiqué d'un crayon et moyen incomparable de gestion, de traitement et d'analyse de l'information. D'un instrument réservé à une élite scientifique, l'ordinateur est devenu pour de nombreuses personnes un outil aussi banal que le stylo ou la machine à écrire.

Ainsi, les applications les plus utiles aux élèves comme l'utilisation d'un traitement de texte ou la manipulation d'un tableur trouvent des exploitations dans toutes les disciplines et n'ont souvent que peu de lien avec les mathématiques. Il en découle que le place de l'informatique dans la formation élémentaire et dans les formations générales mérite d'être repensée afin de répondre à de nouveaux besoins.

Mais une autre transformation, probablement plus importante encore, invite les milieux éducatifs à une réflexion approfondie, c'est l'extension fulgurante de l'informatique familiale. De plus en plus, les ménages disposent d'un ordinateur que les enfants et les adolescents utilisent fréquemment pour leur travail scolaire. Plus encore, de nombreux logiciels éducatifs sont en vente dans les grandes surfaces, faisant émerger ce qui est parfois ressenti comme une concurrence redoutable: l'école n'est plus, de loin, le seul lieu dispensateur de savoir.

Dans la première moitié de ce siècle, le fait de posséder un dictionnaire à la maison ou de pouvoir disposer de la bibliothèque paternelle représentait un atout non négligeable pour la réussite scolaire. Est-on capable, aujourd'hui, d'estimer l'influence sur la réussite scolaire de la présence d'un ordinateur au domicile de l'élève? Déjà, dans le cadre des travaux personnels, les élèves qui peuvent rendre une copie parfaitement présentée, aisément lisible, expurgée d'une bonne partie des erreurs orthographiques, disposent d'un avantage certain non tellement parce que l'enseignant pourrait être sensible à ce type de présentation, mais bien plus parce que, notamment grâce aux facilités de modification et de correction, la qualité du produit obtenu aide l'élève à mieux organiser les informations dont il dispose et à structurer sa démarche.

L'institution éducative est ici confrontée à un problème difficile à résoudre. Même si les prix ont fortement baissé, on ne fournit pas encore un PC au prix d'un crayon et l'investissement nécessaire au respect de l'équité sociale devant l'école n'est pas facile à assurer.

Un troisième aspect du développement des technologies nouvelles ne saurait être négligé. Le nouveau mode de diffusion et d'accès au savoir, mais plus encore les formes d'organisation et de gestion de l'information provoqueront certainement, en ce qui concerne les apprentissages, des changements dont on a encore peine à déterminer les contours. Nous sommes déjà dans ce que d'aucuns appellent la société du "zapping"; on saute d'une information à une autre comme on passe d'une chaîne télévisée à une autre. Ceci ne constitue pas une source d'inquiétude car nos élèves sont depuis toujours habitués à "zapper" d'une leçon à un autre, d'un chapitre à un autre. On travaille le plus souvent à courte vue, pour réussir le prochain contrôle ou le prochain examen, et il n'est pas rare que le projet réel de formation ne soit clairement défini, et encore, que dans l'esprit de l'enseignant.

Les jeunes de demain - d'aujourd'hui déjà - seront confrontés à une quantité extraordinaire d'informations de toutes sortes qu'il s'agira de gérer au mieux de ses intentions du moment. Que deviendra, par exemple, l'exercice de l'explication d'un texte lorsque l'adolescent pourra consulter sans difficulté tous les articles publiés dans le journal "Le Monde" au fil des différents anniversaires de l'auteur? Dans quelle mesure, l'étude de Montaigne ou de Spinoza en sera-t-elle affectée?

La maîtrise de la technologie n'est pas une fin en soi, mais elle conditionne partiellement la manière par laquelle l'être humain perçoit le monde, communique dans la société, s'inscrit et trouve sa place dans son environnement socio-économique, politique et culturel. Il a fallu plusieurs siècles pour que l'invention de l'imprimerie change réellement le rapport à l'écrit de l'ensemble de la population des pays industrialisés. En deux décennies, les nouvelles technologies, si elles ont considérablement modifié le monde du travail, n'ont encore eu que des effets très limités dans celui de l'éducation.

La réflexion doit aujourd'hui se porter non pas sur l'initiation à l'informatique, mais bien sur les compétences requises de chacun pour en exploiter les possibilités. Pour ne prendre que l'aspect le plus banal, l'usage d'un clavier devient aussi nécessaire que celui d'un stylo. Plus important, la façon d'identifier un problème, la recherche et l'organisation des informations, la distinction entre les connaissances qu'il convient de mémoriser et celles qu'il s'agit de retrouver rapidement dans sa documentation, la conception d'un écrit, la préparation d'un rapport, les besoins en matière de langues étrangères (pensons à l'accès généralisé à Internet!), se trouvent profondément modifiés. Nul doute que, dans les prochaines années, les systèmes d'éducation devront très profondément se transformer pour répondre à la mission qui est la leur.


R. Hutin