La légende des Anges


 
Auteur : Michel Serres
Editeur : Flammarion, Paris, 1993
ISBN 2-08-035192-3

4e de couverture

LEGENDE, mot magique, évoque un récit populaire traditionnel, une épopée fabuleuse ou le texte qui accompagne une image. Etymologiquement (Légenda, ce qui doit être lu), la légende invite aussi à l'apprentissage, à la découverte. Mais, bouleversant l'étymologie, évoquons ligare, lier, et voyons d'abord dans une légende ce qui crée les liens - liens tissés, grâce à l'histoire racontée, entre conteur et lecteur, entre mots et images, entre différents regards posés sur le monde.

LA LEGENDE DES ANGES

Pour les religions monothéistes comme dans les anciennes légendes, l'Ange porte les messages.
Or nos sciences et nos techniques produisent cent métiers de communication, autant de réseaux mondiaux, une ville sans limites, d'incessants déplacements qui dessinent la carte d'un nouvel univers et induisent des problèmes planétaires, portés sans cesse vers nous par mille messagers.
Mais cette messagerie universelle s'accompagne d'indicibles injustices, d'une misère croissante, de famines et de guerres, d'une révoltante inégalité.
Voyons-nous, réalisée, partout, autour de nous, une nouvelle Légende des Anges, avec échangeurs et annonceurs, réseaux et passages, chutes et Démons, Puissances et Dominations, quête de miséricorde... ?
Construisons-nous, sans la voir, une culture neuve qui convoque, ensemble, sciences, droits et religions, c'est-à-dire notre raison, nos exigences de justice et nos blessures d'amour ?

Professeur à l'Université de Paris-I et à Stanford University, membre de l'Académie française, Michel Serres a publié de nombreux travaux en histoire des sciences, notamment " le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques " (PUF, 1968) et " les Origines de la Géométrie " (Flammarion, 1993), ainsi qu'en philosophie, comme la série des " Hermès " (Minuit, 1969-1980), " Le Parasite " et " Genèse " (Grasset, 1980, 1982), " le Contrat naturel " et " le Tiers-Instruit " (François Bourin, 1990 et 1991).

Editeur du " Corpus des oeuvres de philosophie en langue française " (une centaine de volumes parus chez Fayard) et animateur des projets d'université à distance, il dirige, avec Nayla Farouki, la collection " Dominos ", chez Flammarion.

Rencontre avec Michel Serres

(A propos de la parution de ce livre en 1993, l'Hebdo avait interviewé l'auteur de La légende des Anges).

«La société elle-même devient pédagogique »

Pour le philosophe Michel Serres, la pédagogie de demain devra abolir toutes les distances : spatiales, psychologiques, sociales... Tour d'horizon de la question à l'approche d'un nouveau millénaire.

Dans une société de communication, la place réservée à l'enseignement est-elle destinée à se transformer radicalement ?

Je crois que nous pouvons déjà observer que la société de communication est en train de se transformer sous nos yeux en société pédagogique. Désormais la télévision est une école, le journal est une école, la rue est une école. Autrefois, vous voyiez les gens partir aux champs le matin. Puis vous les avez vu partir en bleu de travail à l'usine. Maintenant, vous les voyez tous avec leur petite serviette partir à l'école. Ils vont à des réunions ; ils vont parler, s'entretenir, apprendre... J'ai de la peine à comprendre que, tous pays confondus, on méprise encore l'enseignement alors que la société elle-même devient pédagogique. Regardez les pays du tiers monde : plus personne ne pense aujourd'hui que l'infrastructure c'est l'économie. Tout le monde a enfin compris que c'est la formation scientifique, technique et culturelle du pays. Ce n'est pas trop tôt. Voilà un siècle que Prométhée était le dieu devant lequel nous sacrifiions tout. Or, depuis déjà trente ans, je dis que notre dieu commun est Hermès, le dieu des messages. Enfin on commence à comprendre que Prométhée fait vraiment des ravages et que c'est une religion qui nous coûte cher.

Quelles seront les principales conséquences de cette mutation ?

Nous nous orientons de plus en plus vers une forme de société où la formation sera continuelle jusqu'à l'âge de la retraite et accompagnera ainsi le métier. Dès lors, la plupart des gens qui devront être formés seront dans le travail et ne pourront pas se déplacer dans des centres de distribution du savoir comme les universités. Il sera donc nécessaire que le savoir aille à eux plutôt qu'eux au savoir. Et il faudra probablement penser la transformation du corps enseignant en raison de ces demandes-là. Cela implique que l'on utilise les systèmes techniques que nous avons déjà à notre disposition. Ce sont des systèmes extrêmement bien connectés qui vont du courrier ordinaire jusqu'au courrier électronique, du fax jusqu'à la télévision câblée. Or il se trouve que nous n'en consacrons presque aucun à l'enseignement, ce qui est une contradiction étrange.

Cela suppose-t-il que les médias devront à l'avenir mieux assumer leurs responsabilités pédagogiques ?

Cela demande effectivement une sorte d'examen commun à vous, hommes de médias, et à nous, hommes d'enseignement, puisque vous êtes dans la pédagogie autant que nous. Nous de droit, vous de fait. Vous savez que lorsqu'un enfant passe la moitié de son temps devant l'instituteur et l'autre moitié devant la télévision, il est à demi formé par l'un et à demi formé par l'autre. Il faudrait que vous l'acceptiez afin que l'on puisse faire asseoir, autour de la table, ceux qui tiennent les réseaux et ceux qui connaissent l'extraordinaire poussée de cette demande de formation.

Vous avez vous-même participé à un projet d'université à distance. Quels en seraient les avantages ?

Vous faites allusion à un problème que j'ai étudié de façon très précise depuis déjà dix-huit mois et qui intéresse aussi bien des pays riches comme l'Angleterre ou le Canada que des pays pauvres comme l'Inde ou le Costa Rica. Quand je dis que le savoir doit aller vers l'utilisateur plutôt que l'utilisateur vers le savoir, c'est parce qu'il existe non seulement des distances spatiales, mais aussi financières, psychologiques, sociales, mille et une distances. Toute la question est de les combler. A certains égards, cette université télévisuelle peut être plus démocratique que l'université centralisée avec des investissements lourds, des gros bâtiments, de grosses bibliothèques. Ce sera plus léger, plus adapté, plus voltigeur. Pourquoi l'enseignement utiliserait-il toujours le lourd alors qu'on en est à la période du léger ?

A vous lire on a pourtant l'impression que le pire ennemi de la pédagogie réside dans les institutions où elle est mise en oeuvre...

C'est vrai, les institutions sont à la fois des adjuvants et des obstacles. Des adjuvants parce qu'elles rendent possible la transmission, et il n'y a pas de pédagogie sans transmission. Mais il arrive aussi qu'en gelant la transmission elles empêchent l'avancée et constituent donc des obstacles. Au fond, je crois que tous les systèmes se valent et c'est pourquoi j'enseigne dans plusieurs pays. Le problème, c'est moins les institutions que le dynamisme dans lequel on les vit, ou ce à quoi on les fait travailler. Le véritable problème, ce n'est pas les institutions ni les moyens, c'est la finalité. Or en pédagogie, actuellement, nous n'avons pas de finalité ; nous ne savons pas quoi faire parce que nous n'avons pas devant les yeux la personne que nous voulons former. C'est la raison pour laquelle j'ai écrit " Le Tiers instruit ". Mon idée était de décrire un individu bien déterminé parce qu'on ne peut pas faire un traité de pédagogie si l'on ne décrit pas la personne que l'on veut enseigner, l'idéal que l'on veut former.

Pourquoi avoir choisi le personnage d'Arlequin pour représenter cet idéal ?

Je me suis attaché à Arlequin parce qu'il possède un manteau composite, entièrement formé de morceaux de tailles et de couleurs diverses. C'est-à-dire qu'il a assimilé en soi beaucoup d'autres. Tout apprentissage suppose une inclusion, un accueil, et je décris simplement l'idéal de l'éducation comme l'ouverture à toutes les altérités possibles. A un certain moment, je dis dans mon livre qu'il est arrivé un miracle à Arlequin : il est devenu Pierrot. C'est-à-dire qu'à force de mettre des morceaux de toutes les couleurs sur son manteau il est devenu blanc. Parce que le blanc est un accueil complet de la totalité des couleurs. C'est un universel qui ne s'oppose pas aux singularités.

Plus précisément, comment tendre vers cet idéal ? Faut-il, comme vous semblez le souhaiter, réduire l'importance accordée aux démarches analytiques dans l'enseignement ?

Je ne condamne pas du tout la démarche analytique mais je regrette simplement que l'on ne donne pas assez de place à l'inventivité. On apprend aux gens à déplier, à ouvrir, à expliciter. Oui, c'est très bien, mais ce n'est que de l'intelligence. Ce n'est qu'amener de la lumière dans un pli qu'on ouvre. Au fond une oeuvre est un artichaut. On sait en défaire les feuilles mais il est très difficile de prendre ces feuilles et de fabriquer un artichaut. Rien n'est plus facile que d'ouvrir un pli mais il est très difficile de faire des plis et, pli sur pli, de fabriquer un organisme vivant. C'est ce que fait une femme dans son ventre quand elle est enceinte. Il y a un tissu, il se plie, puis se replie, puis se replie... L'oeuvre c'est cela : cet entassement d'informations l'une sur l'autre, accompli dans le noir et non dans la lumière.

Vous souhaitez également que l'enseignement de demain réserve une place plus importante aux sciences humaines par rapport aux sciences exactes. Pourquoi ce changement est-il nécessaire ?

Le problème, c'est que le savoir ou la technique nous donnent une ma"trise : nous ma"trisons une technique et, par elle, nous ma"trisons le monde. Or cette ma"trise engendre les difficultés que vous connaissez. Désormais, il n'y a plus de discipline scientifique qui ne soit dans la nécessité de ma"triser sa propre ma"trise. Il est donc nécessaire d'ajouter à ce processus scientifique et technique de ma"trise un autre processus qui soit éthique dans certains cas, déontologique ou juridique dans d'autres. Autrement dit, les humanités, le droit, la morale, la philosophie, etc., doivent nous permettre de devenir non pas les ma"tres du monde, ou les ma"tres et possesseurs de la nature, mais les sages de notre ma"trise.

Quel est votre principal sujet d'inquiétude pour l'avenir ?

Je crois que les parents n'aiment plus leurs enfants (je parle pour les Français mais tous les problèmes sont mondiaux et se ressemblent cruellement depuis quelque temps). Ils préfèrent payer les gardiens de prison plutôt que les instituteurs, et ils préfèrent promener leur chien plutôt que leurs enfants. Je vois toujours les chiens caressés et les enfants giflés. Voilà la cruelle réalité des faits : nous ne faisons plus d'enfants et nous ne les aimons plus. C'est un drame de la société occidentale. Au fond, il n'y a peut-être pas de plus cruelle bête depuis le néolithique que l'homme occidental de quarante ans qui a réussi...

Propos recueillis par Michel Audétat et Jean Chichizola