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Quelques réflexions sur la notion de champ


par Patrick Conscience

Utilisé dans des notions telles que champ scolaire, champ médiatique, champ économique, le terme de champ pourrait se définir, très généralement, comme un espace d'activité. Dans cette acception, son usage ne peut que se limiter à des considérations descriptives et délimitatives.

La sociologie, et en particulier la sociologie de Pierre Bourdieu, accorde à ce terme un sens plus précis et un pouvoir passablement plus explicatif. L'approche sociologique établit en effet que l'espace social peut se définir par l'existence de champs qui tout à la fois interagissent entre eux et répondent à des règles qui leur sont propore. La société occidentale est dominée par par les champs économique, politique et culturel. Autour ou à travers eux gravitent d'autres champs, le champ scolaire, le champ médiatique, le champ religieux, le champ familial, etc.

Un champ social peut être considéré comme un champ de force, c'est-à-dire un champ qui exerce sa force sur les êtres qui y évoluent, y travaillent, etc., à travers des règles de jeu qu'ils ont peu à peu incorporées et qu'ils appliquent avec plus ou moins de succès, d'habileté ou de contradiction. Pour un être social, entrer dans un champ, c'est entrer dans un espace de relations, y décrire un parcours et y tenir une position déterminés par sa disposition à l'égard des règles du jeu qui dominent le champ, disposition à appliquer les règles, à les reconnaître, voire à les dépasser ou les infléchir, selon précisément la position de pouvoir qu'on y occupe. Et c'est l'interaction incessante entre les positions et les parcours différenciés qui fait qu'un champ est en perpétuelle transformation et en perpétuelle conservation, parce tous s'y déterminent, positivement ou négativement, en fonction des règles dominantes, et par là même les reconnaissent comme règles du jeu, et par là même fondent l'existence objective et l'efficience du champ. Or ces règles sont tantôt explicites, tantôt implicites. Tout champ social a vocation à déclarer des règles, des règlement, des principe, et parallèlement développe une propension à imposer des règles implicites que tous reconnaissent sans les nommer. Ainsi le champ scolaire, qui affiche des principes d'égalité des chances souvent désavoués dans la pratique pédagogique "quotidienne" (valorisation explicite de la réussite par l'effort, reconnaissance supérieure implicite de la réussite sans effort). Ainsi le champ médiatique, habile et habilité à définir une déontologie de l'information transparente, mais sans cesse contredite dans la pratique journalistique par des impératifs de concurrence, d'urgence ou de profit. A ce titre, il faut noter qu'une des caractéristiques qui distingue un champ d'un autre est son degré d'autonomie, en particulier par rapport aux champs dominants (économique et politique), c'est-à-dire son pourvoir de déterminer ou de transformer lui-même ses propres règles de fonctionnement. Toujours relatif, ce degré d'autonomie n'en est pas moins distribué de façon très inégale selon les champs. Le champ scolaire dispose d'une autonomie relative incomparablement plus grande que le champ médiatique par rapport au champ économique.

Travailler, produire, créer, écouter, consommer dans le champ médiatique ne sont pas de même nature que travailler, produire, créer, écouter, consommer dans le champ scolaire, ne serait-ce que parce que la relation au temps, à l'espace, au marché, ne sont pas les mêmes dans ces deux champs. C'est dire qu'importer des pratiques ou des produits issus du champ médiatique dans le champ scolaire ne peut se faire sans contradiction ni conflit. Aussi, pour le pédagogue, "appliquer l'audiovisuel" en classe, c'est d'abord s'appliquer à connaître et à reconnaître les règles spécifiques et structurellement contradictoires qui s'exercent d'une part dans le champ pédagogique, d'autre part dans le champ médiatique. C'est là le préalable à tout effort d'explication et d'explicitation.

Contourner cette démarche serait, tout en croyant produire de la connaissance, s'exposer à reproduire de la méconnaissance.

 

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