Retour au Sommaire principal
Matières, statuts et fonctions des moyens d’expression sonores

par Jean-Claude Domenjoz

Le pouvoir de croyance des images filmiques doit beaucoup à la bande-son. Cependant, le son est trop souvent considéré comme un parent pauvre au service de l’image. L’observation de la nature et du statut des sons ainsi que l’analyse des relations entre bande-image et bande-son permettent de mettre en évidence les apports essentiels du son à l’ensemble audiovisuel. Le son permet en particulier d’apporter une continuité à la bande-image, de renforcer l’impression de réalité, et autorise une grande diversité de combinaisons syntaxiques et sémantiques fondée sur la dualité entre ces deux canaux de nature différente.

Les matières de l’expression sonore

On désigne par le terme de "matière de l’expression" les types de matériaux expressifs propres à un langage. Habituellement, les matières sonores de l’expression audiovisuelle sont tenues pour être au nombre de trois: bruits, langage articulé et musique. Cependant, il nous paraît nécessaire de distinguer les bruits qui évoquent une source ou une situation connue de ceux qui ne représentent pas le monde sensible, réel ou imaginaire, et ne renvoient qu’à eux-même, c’est-à-dire les sons abstraits. C’est pourquoi nous proposons d’ajouter une catégorie pour rendre compte de tous les sons qui ne renvoient pas à l’image de leur source (son "iconique", c’est-à-dire qui ressemble à ce qu’il désigne) sans pour autant être considérés comme une forme d’expression musicale.

TYPE DÉFINITION EXEMPLES
bruit figuratif

(«iconique»)
Ce sont les bruits qui constituent la trame sonore de tout espace et qui accompagnent les actions. Ces bruits peuvent être enregistrés en même temps que les images (son direct) ou non (postsonorisation) et reconstitués en studio (bruitage). Ambiance d’aéroport, de gare, de la forêt, bruit du vent, de la pluie, bruits de moteur, d’une porte qui claque, bruits de voix (brouhaha, cri).
bruit non figuratif
(non «iconique»)
Ce sont tous les «objets sonores» de nature abstraite qui ne peuvent pas être attribués à une source connue et qui échappent aux catégories de la musique. Eléments sonores destinés à susciter l’angoisse et le suspens dans les films d’action, objets sonores servant de gimmick* dans les messages publicitaires et l’environnement sonore des programmes de radio.
parole Le langage articulé. Dialogues, commentaire, voix narrative.
musique Toutes les formes de combinaisons sonores qui s’organisent dans la durée. Scène représentant des musiciens en train de jouer, musique d’accompagnement.

*Gimmick: procédé, truc, destiné à provoquer un effet marquant.

La localisation des sources sonores et de leur point d’écoute

Lors de l’analyse d’un film, il est important de se demander comment le spectateur accède à un certain savoir sur le monde représenté à l’écran. L’observation de la localisation de la source sonore par rapport à l’espace figuré ainsi que de la situation du point d’écoute permettent de collecter de précieux renseignements.

1. Situation de la source sonore par rapport à l’espace figuré (espace diégétique)

On peut distinguer trois cas selon que la source sonore est respectivement dans le champ, hors-champ ou encore dans un espace qui l’enveloppe ou le surplombe, tel un commentaire ou un accompagnement musical de l’action.

diégétique* son «in» La source du son (bruits, parole, musique) est dans l’image (champ).
son «off» La source du son n’est pas visible dans l’image mais peut être de manière imaginaire située dans l’espace situé hors du cadre (hors-champ).
extra-diégétique son «over» La source du son provient d’un espace qui n’appartient pas à celui qui est représenté à l’écran et qui l’enveloppe ou le surplombe (commentaire, musique d’accompagnement, voix narrative).

*Le terme «diégèse» désigne le monde que le spectateur construit à partir des données filmiques, c’est-à-dire l’univers suggéré par le film.

Il est à noter que les sons "over", qu’il s’agisse de paroles, de musique ou de bruits, dès lors qu’ils n’appartiennent pas à la diégèse, apparaissent comme des sons "commentatifs".

2. Situation du point d’écoute

Par analogie avec la notion de point de vue, on peut parler de "point d’écoute". L’analyste se posera les questions suivantes:

  • D’où entend-on ?
    Quelle est la localisation dans l’espace de l’appareil de prise de son ?
  • Qui écoute ?
    A qui la perception sonore est-elle attribuée ? Directement au spectateur ou à un personnage du monde représenté ? Qu’entend-t-on et, aussi important, que n’entend-t-on pas ?
  • Le point d’écoute est-il cohérent avec le point de vue ?

En somme, ces questions permettent de déterminer comment le spectateur accède à un certain savoir sur l’univers suggéré par le film, en distinguant les informations qui lui parviennent par le canal visuel, respectivement le canal sonore et amènent à se poser la question des fonctions que les composantes sonores du message sont susceptibles d’accomplir. Cette démarche prenant en compte les composantes sonores du message permet de mieux révéler le point de vue, forcément orienté, de toute production filmique.

Dans son rapport avec l’image, quelles sont les fonctions principales que la bande-sonore est susceptible d’accomplir ?

Les relations entre éléments visuels et sonores sur l’axe temporel

L’observation des combinaisons entre éléments sonores et visuels relativement au déroulement du film permet de mieux comprendre comment la composition audiovisuelle produit ses effets. On peut distinguer trois cas selon que les éléments visuels et sonores apparaissent simultanément (synchronisme), en décalage (a-synchronisme) ou qu’un élément de la bande-image ou de la bande-son se prolonge pendant qu’apparaissent plusieurs éléments sur l’autre canal (chevauchement).

Notons que les rapports de synchronisme, d’a-synchronisme et de chevauchement entre éléments peuvent être observés aussi sur le même canal et renvoient à l’ensemble des procédés de montage propres à la bande-image (incrustation d’image, surimpression, fondu enchaîné) et au mixage de la bande-son (superposition pondérée de sons de différente nature provenant de sources variées).

Le son permet de ponctuer le texte filmique et, se faisant, participe à l’intelligibilité de l’ensemble. C’est sa fonction de ponctuation, laquelle se décline en fonction de liaison et fonction de segmentation. Le chevauchement de la bande sonore sur plusieurs plans de la bande-image est un des moyens utilisés (avec les raccords purement visuels: dans l’axe, dans le mouvement, etc.) pour atténuer les effets de rupture dûs à la discontinuité foncière de la bande-image qui résulte de la mise bout à bout de vues différentes. C’est ce que l’on peut nommer sa fonction de liaison. Le son permet d’indiquer les subdivisions du texte filmique par des effets sonores localisés (marquage) et, surtout, par l’utilisation de plages sonores continues (chevauchement) qui ont notamment pour rôle de lier plusieurs plans et donc de les différencier par rapport à ceux qui précèdent ou qui suivent (effet de liaison dû à la continuité d’un élément sonore et effet de séparation par la transition plus ou moins brutale entre types de sons): fonction de segmentation.

D’autre part, le son permet d’accentuer un point du texte filmique pour mobiliser l’attention du spectateur sur un fait, un événement, une chose en l’utilisant comme signal sonore. On pourrait nommer cet effet fonction d’appel.

Il est à noter qu’une modification de la qualité du son, de même qu’une grande variation dans le volume de celui-ci voire le silence peuvent être utilisés pour produire une liaison aussi bien qu’une segmentation ou encore servir à attirer l’attention du spectateur sur l’image.

L’asynchronisme ou le chevauchement entre éléments de la bande image et de la bande-son permet la réalisation de la fonction d’annonce. Un procédé très fréquent consiste, à la fin d’une scène, à faire entendre la bande-sonore (ambiance, dialogue) de la scène que l’image dévoilera peu après. Lorsque un même motif musical, une ambiance sonore, un gimmick est répété, on parle de fonction de rappel qui se définit par l’asynchronisme entre éléments de la bande-image et de la bande-son.

Les correspondances entre les composantes plastiques de l’image et les caractéristiques des éléments sonores, c’est-à-dire la constatation d’une correspondance entre les rythmes, ou de leur divergence, voire l’attente frustrée d’une concordance attendue, déterminent la fonction esthétique de la composition audiovisuelle. Ce qui est alors mis en évidence, c’est la relation entre ces composantes formelles hétérogènes valant pour elle-même. La fonction esthétique repose sur les liens originaux qui résultent des relations formelles tissées entre des matières de l’expression différentes et met en évidence le côté palpable des signes, c’est-à-dire leur forme. C’est ainsi qu’une concordance entre le rythme des éléments visuels et sonores pourra susciter un sentiment d’harmonie.

Les relations sémantiques entre éléments visuels et sonores

L’assemblage d’éléments visuels et sonores peut s’apprécier par rapport à leur ressemblance (similitude) ou au contraire leur différence (contraste) sémantique. Les relations entre le contenu thématique des éléments sonores et visuels peut être équivalent, similaire ou encore dissemblable. Nous mettrons ici l’accent sur les fonctions principales que la bande sonore est susceptible d’accomplir dans sa visée vers le référent, c’est-à-dire la réalité décrite.

Lorsque ce qui est donné à voir et à entendre est équivalent, le fait d’apporter une information sous une autre forme est à l’origine de la fonction de renforcement. Cette fonction a pour effet d’augmenter la crédibilité de ce qui est donné à voir et à entendre. Par exemple: le claquement d’un coup de feu accompagnant l’image d’un canon de fusil d’où s’échappe de la fumée renforce la prégnance de l’action, son effet de réalité.

Une ressemblance des éléments appartenant à la bande son et à la bande-image pourront avoir pour rôle de préciser, de souligner, d’illustrer le contenu apporté par l’image. Dans la mesure ou cela aide à lutter contre la polysémie de l’image, on peut alors parler de fonction d’explicitation. La fonction de renforcement est un cas particulier de cette fonction primordiale dans tous les discours qui vise à limiter les quiproquo et la prolifération du sens en désignant le bon niveau de lecture, donc en cherchant à imposer un sens par une certaine redondance des signes. Par exemple, la musique d’accompagnement qui, en synergie avec l’image, souligne la tristesse, la joie, l’angoisse de telle ou telle scène.

Lorsque le son ne s’inscrit pas en complémentarité de l’image, mais que le contenu de la bande-sonore a sa réalité propre et se développe en parallèle, de nombreux effets peuvent résulter de cette interaction. Nous en retenons deux. Quand les éléments de la bande sonore sont donnés en contrepoint avec l’image et se superposent à elle, le rapport ouvre sur la relation entre le discours (l’assemblage audiovisuel) et la réalité auquel il renvoie. Le choix des images et des sons incite le spectateur à s’interroger sur le rapport entre ce qui est donné à voir et la réalité à laquelle renvoie ces images et ces sons (exagération ou atténuation, paradoxe, ironie ou humour), aussi on peut parler de fonction de distanciation. Pour saisir l’intention sous-jacente, le spectateur doit pouvoir interpréter les informations contextuelles qui sous-tendent l’énoncé. La perception d’un écart entre les informations sonores et visuelles ouvre un espace pour les interprétations du spectateur.

Une autre fonction a rapport à la gestion du temps. Le son, la musique en particulier, permet de réaliser des effets de dilatation ou de contraction du temps. On pourrait nommer cette fonction, la fonction durative. Ces effets rappellent que le cinéma met en oeuvre une double temporalité: celle de ce qui est donné à voir et à entendre et celle de l’instance qui montre (respectivement dans le cinéma narratif: l’histoire et la narration).

Cette page, à télécharger
format pdf, environ 37 k)
 

[Le regard de l'autre] [Champs scolaire et médiatique] [L'image fixe] [L'image filmique et le son] [Les médias] [L'internet et le multimédia]
[Voyons voir][Le dispositif de formation] [Références] [Séquences d'enseignement] [Contacts] [Le site] [Recherche]